« Il y a deux poids deux mesures » concernant le principe des réparations historiques ((Ousmane Sonko, entretien avec Al-Jazeera, Partie IV)

Vendredi 17 Juillet 2026

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Nicholas Haque

J'aimerais maintenant élargir notre discussion.

Au Ghana, un important débat est en cours autour de la question des réparations. Cette initiative fait suite à la résolution adoptée par les Nations unies reconnaissant la traite transatlantique des esclaves comme l'un des plus grands crimes contre l'humanité.Plusieurs pays n'ont pas soutenu cette démarche, notamment les États-Unis et Israël.

 

Lorsque vous parlez de dette, de justice et de responsabilité historique, n'y a-t-il pas finalement un lien entre toutes ces questions ? Quelle est votre position sur l'initiative portée aujourd'hui par le Ghana ?

 

Ousmane Sonko

Je voudrais tout d'abord féliciter le Ghana pour cette initiative. Elle s'inscrit dans le prolongement de la résolution adoptée par les Nations unies, qui reconnaît officiellement la traite transatlantique comme l'un des crimes les plus graves de l'histoire de l'humanité. Un certain nombre d'États ont refusé de soutenir cette résolution, notamment parce qu'ils portent eux-mêmes une part importante de responsabilité dans cette tragédie historique : d'abord la traite négrière, puis la colonisation. Je salue donc le leadership du Ghana.

 

Mais cette initiative ne doit pas rester celle d'un seul pays. Elle doit devenir celle de toute l'Afrique et de toute la diaspora africaine. Elle doit également rassembler toutes celles et tous ceux qui croient sincèrement à la dignité humaine, à la liberté et à la justice. Pendant des décennies, les puissances occidentales ont donné des leçons au reste du monde sur les droits humains, la démocratie et la dignité.

 

Pourtant, lorsqu'il s'agit de reconnaître pleinement les crimes commis contre les peuples africains — et, plus largement, contre les peuples autochtones des Amériques — beaucoup cherchent encore à se soustraire à leurs responsabilités historiques. Ce n'est pas acceptable. Aujourd'hui, personne ne peut prétendre avoir le monopole du récit historique. Les Africains ne resteront plus silencieux. Ils n'accepteront plus que d'autres racontent leur histoire à leur place. Cette nouvelle génération d'Africains entend faire entendre sa voix. Et elle continuera à réclamer justice.

 

Nicholas Haque

Certains estiment pourtant que la question des réparations est trop complexe ou qu'elle est devenue impossible à mettre en œuvre. Que leur répondez-vous ?

 

Ousmane Sonko

Très franchement, je ne comprends même pas pourquoi ce débat existe encore. Tout le monde reconnaît aujourd'hui que la traite transatlantique fut l'un des crimes les plus monstrueux jamais commis contre l'humanité. Des millions d'hommes, de femmes et d'enfants ont été arrachés à leur terre, déportés et réduits à l'état de marchandises. Des êtres humains étaient entassés dans les cales des navires pendant des mois dans des conditions inhumaines. Beaucoup mouraient durant la traversée. D'autres étaient jetés à la mer. Des peuples entiers ont été détruits. Des sociétés ont été profondément déstabilisées. Il existe très peu de crimes comparables dans l'histoire de l'humanité. Pourquoi faudrait-il encore débattre du principe même des réparations ?

 

Nicholas Haque

Certains responsables occidentaux répondent que l'histoire doit être reconnue, mais que les réparations ne peuvent pas être uniquement financières.

 

Ousmane Sonko

J'entends souvent cet argument. J'ai même entendu certains dire qu'il faudrait remercier la France d'avoir finalement aboli le Code noir. Faut-il vraiment applaudir le fait qu'une législation qui considérait les Noirs comme des biens meubles ait fini par être supprimée ? Il n'y a rien à célébrer. Cela rappelle simplement la profondeur de cette tragédie historique.

 

Nous continuons aujourd'hui à observer un véritable deux poids, deux mesures. Après la Seconde Guerre mondiale, lorsque des crimes atroces ont été commis contre le peuple juif, personne n'a remis en cause le principe des réparations. L'Accord de Luxembourg de 1952 a conduit l'Allemagne à verser des réparations financières à Israël. Des mécanismes d'indemnisation ont été mis en place. Une réparation matérielle. Une réparation financière. Une réparation mémorielle. Tout cela a été considéré comme légitime. Pourquoi l'Afrique devrait-elle être traitée différemment ?

 

Si la communauté internationale a reconnu que la justice imposait des réparations dans ce cas-là, pourquoi les descendants de millions d'Africains déportés n'auraient-ils pas droit au même principe de justice ?

 

Nicholas Haque

Selon vous, l'Afrique a donc droit à des réparations ?

 

Ousmane Sonko

Oui. Sans aucune ambiguïté. L'Afrique a droit à des réparations.Ce n'est pas seulement une position politique. C'est une exigence de justice historique. La traite transatlantique avait avant tout une finalité économique. Elle visait à produire des richesses grâce à l'exploitation des peuples africains. Dès lors que des bénéfices économiques immenses ont été tirés de cette exploitation, il est parfaitement légitime que les réparations comportent une dimension économique.

 

Mais les réparations ne sauraient être réduites à une simple indemnisation financière. Elles doivent également être culturelles. Elles doivent être historiques. Elles doivent être mémorielles. Elles impliquent notamment la restitution du patrimoine africain. Aujourd'hui encore, lorsqu'un seul sabre cérémoniel est restitué au Sénégal, cela est présenté comme un événement exceptionnel. Ce ne devrait pas être exceptionnel. Ce devrait être normal. Ces objets appartiennent à l'Afrique. Ils doivent retrouver leur place en Afrique.

 

Nicholas Haque

Vous évoquez également la mémoire historique du Sénégal.

 

Ousmane Sonko 

Effectivement. Lorsque nous sommes arrivés au pouvoir, nous avons considéré que le devoir de mémoire constituait une responsabilité nationale. Je pense notamment au massacre de Thiaroye de 1944. Aujourd'hui encore, nous rencontrons des difficultés pour accéder à l'ensemble des archives françaises relatives à ces événements. Or, sans accès complet aux archives, il est difficile d'établir toute la vérité historique. La mémoire est elle-même une forme de réparation. Et il ne peut y avoir de justice sans vérité. Ce travail de mémoire doit donc se poursuivre.

 

Nicholas Haque

Vous faisiez tout à l'heure le lien entre la dette et les réparations. Pouvez-vous préciser votre pensée ?

 

Ousmane Sonko

Oui. Je pense que ce lien existe. La dette africaine représente, à l'échelle de l'économie mondiale, une part relativement limitée. Son traitement pourrait constituer l'une des formes que pourraient prendre les réparations historiques. 

 

Mais je veux être très clair. L'Afrique ne tend plus la main pour demander la charité. Nous ne mendions pas. Nous demandons la justice. Ce que l'Afrique recherche aujourd'hui, ce sont de véritables partenariats. Des investissements. Le respect mutuel. Les réparations économiques sont importantes. Les réparations historiques sont importantes. Les réparations culturelles sont importantes. Toutes participent d'une même exigence de justice.
 

Désormais, ce sont les Africains eux-mêmes qui porteront ce débat. Nous n'attendrons plus que d'autres racontent notre histoire à notre place. [A suivre]

 
Momo ALADJI
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